C'était un endroit paisible, lumineux et doux. L'air chaud et humide faisait le bonheur des fleurs multicolores et des oiseaux bavards qui accueillaient les visiteurs et les invités.

Je m'étais introduite en ce lieu pour parler à quelqu'un – à une personne qui m'était chère, mais que je chérissais à distance, unilatéralement, dans une frustration si permanente, si sempiternelle, que mon identité avait fini par se confondre avec elle. J'étais Frustration, et j'étais lasse de n'être plus que Frustration – et de n'être plus que Contraction, Restriction, Mélancolie et Contrition. J'avais peur de n'être que cela depuis trop longtemps. J'avais peur que le temps finisse par me transformer irréversiblement en Flétrissure, Écorce sèche et Vacuité stérile.

J'étais lasse, et j'avais peur ; alors, je suis un peu sortie de ma boîte pour accueillir un nouveau genre d'attente, qui comprenait une petite part d'espoir et une grande part de plaisir pur – plaisir d'agir, d'être enfin au Présent, et d'être en ce lieu si agréable, plus proche de Lui que je ne l'avais jamais été.

Engourdie par la douce tiédeur de l'atmosphère, bercée par les conversations joyeuses des âmes inconnues qui circulaient là, je m'étais endormie au bord de la piscine turquoise qui était tout près du sas d'entrée et du bureau de réception. Je me voyais dormir, dans une quiétude complète, et je dois dire que c'était assez mignon car j'avais les yeux grands fermés. Après quelques minutes, Celui que j'étais venue voir décida que c'était à mon tour de le rencontrer. Comme il s'aperçut que j'étais assoupie, il pencha sa très longue silhouette au dessus de moi, et se courba suffisamment pour murmurer une aimable formule d'accueil à mon oreille. Il me réveilla ainsi avec une extrême délicatesse, et ces mots coulèrent dans ma tête comme un fluide rose pailleté d'or.

Quelle félicité, quel plaisir intense, chaud et serein j'ai ressenti alors ! Puis j'étais face à lui, et je le regardais d'en bas car j'étais petite, baignée dans la lumière de sa présence. Une lumière semblable aux rayons du soleil passant à travers une chlorophylle éclatante, qui enveloppait mon cœur comme pour le redémarrer. Son visage était si fin, ses yeux si longs ; il y avait tant de courbes magnifiques à explorer du regard, et tant de couleurs qui s'enlaçaient, se fondaient comme des joyaux transparents sur sa peau expressive ! Il en allait de même pour sa voix symphonique, son timbre qui comprenait un orchestre complet, des cuivres les plus chauds aux cordes les plus violettes.

Il m'avait accueillie – et même son cœur l'avait fait – pour me délivrer un message dur en une forme douce. Brise de printemps, son sourire ; et sa voix, une pluie d'été (comme dans la chanson) ; devaient colporter le pire en l'escortant de compassion.

Avec une bienveillance infinie, il m'a écoutée : quand je lui expliquais pourquoi j'étais venue et que je savais être sa moitié. J'étais à l'aise, car, auprès de lui, j'étais chez moi : je parlais sans les freins du langage, car ma pensée déliée s'était temporairement délestée de tout son poids.

Je n'ai pas tout retenu, voici ce dont je crois me souvenir – ce qu'il a dû me répondre, sous la pluie d'été :

« Tu es courageuse d'être venue, et j'entends en un éclair tout ce que tu souhaites me dire. Ce moment est important, mais tu vas bientôt devoir rebrousser chemin. Tu dois quitter le rêve, et nous ne nous reverrons pas... en tout cas, pas dans la vie que tu dois terminer là-bas.
Tu vas retourner dans le monde de plomb, où la vie est si courte et les journées si longues. Reste courageuse. »

Il était alors impossible que la douleur domine, tant que je demeurais dans sa vibrante proximité. La musique de sa voix même était d'un grand réconfort. Ces trilles qui se chevauchaient et se poursuivaient en forme de chapelets d'or me consolaient à eux seuls et couvraient de baume les blessures tout juste rouvertes dans mon cœur subjugué. Je ne pouvais que contempler la beauté de ce visage et la bonté de ces yeux tant que j'étais encore là. Mon temps était compté : alors, avec mes maigres ressources, j'essayais de le dilater.

Enfin, j'ai dû détourner mon regard, quitter sa présence et quitter cet endroit. Retourner progressivement dans le désert gris et froid. La transition était douce, car sa compassion m'enveloppait encore... Mais quand cette aura se fut presque totalement dissipée, quelle douleur profonde et lourde fora ma poitrine !


J'étais vivante lorsque je recevais ta compassion. Réellement vivante, infiniment plus vivante qu'ici. Pourtant, tu m'as renvoyée sur un chemin qui appartient au monde terne, une route qui peut-être ne convergera plus jamais vers la tienne. J'éprouve pour toi de la gratitude, mais j'en veux aux dieux de garder secret le sens de cette solitude. Ma douleur apporte-t-elle quelque chose à cet Univers ? Est-ce une épreuve, est-ce un châtiment ? Pourquoi dois-je continuer à errer dans le monde gelé, alors que j'ai fait l'effort d'aller te chercher ? Je voulais devenir autre chose que Frustration, redevenir plus que Restriction : redevenir Moi. Il n'y a pas de quête plus légitime que celle-là. J'étais si près ; pourquoi le destin m'a-t-il rejetée ? Suis-je aussi stupide que Perceval, en ayant laissé filer ma vie derrière l'horizon ?

Pourquoi dois-je m'écorcher sur ces pierres et sur ces glaciers ? Pourquoi dois-je supporter ce sable gris qui s'immisce et m'irrite de partout ?

Pourquoi dois-je continuer à manger la cendre et à compter la poussière, alors que j'ai vu les infinies couleurs qui ruissellent sur ta peau ?

Pourquoi supporter ce monde de plomb, toutes les journées si longues de cette vie si courte dans laquelle je ne peux même pas vivre complètement ?

Dieux, si vous refusez de me dire pourquoi, dites-moi comment, au moins.


Jeudi 23 janvier 2014


***


Je n'ai toujours pas repris les pinceaux, et je n'en ai toujours pas très envie. Alors, pour illustrer un peu ce texte qui m'est "venu" hier (et qui reprend donc un vrai rêve survenu quelques jours auparavant... Un rêve, mais pas que.) quelques images qui appartiennent à mon environnement pop-culturel actuel :


Illustration de Yoshitaka Amano pour Sandman : The Dream Hunters, de Neil Gaiman.


Couverture de Jo Chen pour un des comic books dédiés à Willow.


Couverture de David Mack, pour Willow : Wonderland.

Eh oui, je suis encore en pleine exploration du Buffyverse !

A bientôt.